Chantier Woyzeck (2014)

Commission : French government.
Libretto : Dorian Astor.

Instrumentation : 2 sopranos, 1 mezzo, 2 counter-tenors, 1 tenor, 1 baryton, 1 baryton-bass), ensemble of 10 musicians (clarinet (bass), bassoon, trombone, percussions, electric guitar, fretless base guitar, 2 violins, viola, cello), young singers and electronics.
Duration : about 70 minutes.

Premiered in 2014, may 16th at Théâtre Jean Vilar in Vitry-sur-seine.
Estelle Béréau, Hélène Fauchère, Caroline Chassany, Rodrigo Ferreira, Guilhem Terrail, Christophe Crappez, Vincent Bouchot, Virgile Ancely Maitrise des Hauts-de-Seine.
Ensemble 2e2m.
Conductor : Pierre Roullier
Stage director : Mireille Larroche


Travailler sur Woyzeck de Büchner est pour moi l’occasion rêvée d’approfondir certaines recherches musicales qui trouvent un écho très particulier et saisissant au sein de cette œuvre. Dans ma musique, l’objet musical est pensé comme une structure orchestrée naissant de combinaisons de timbres associées à des hauteurs et des durées fixes. Cette construction permet de mettre l’accent sur la qualité de l’objet, sur la trace qu’il laissera dans la mémoire de l’auditeur, sur sa capacité à provoquer en lui des images, des sensations ou des émotions. Il y a une démarche plastique dans l’élaboration du matériau musical, les objets n’évoluant pas dans le temps, ou très peu. Ils sont pour moi de petites briques de temps et d’histoire, souvent simples et impénétrables, à la temporalité propre et qui s’éclairent les unes les autres.

La musique ainsi dessinée met en regard des fragments (objets musicaux) hétérogènes au sein d’un discours qui interroge le lien existant (ou non) entre ces fragments. Les espaces esthétiques ainsi créés sont souvent teintés de fragilité, même si au sein de mes dernières pièces, les objets musicaux sont plus bruts, plus violents et immédiats. Ainsi, ce rapport entre fragilité et radicalité est une tension que je souhaite développer dans Chantier Woyzeck - le sujet s’y prêtant à merveille.

Le travail sur les fragments de Büchner trouve un miroir musical dans l'élaboration des objets musicaux expliquée ci-dessus. L'écriture musicale pour l'opéra sera donc fragmentée et oscillera entre fragilité et radicalité. La fragilité du matériau s'exprime par des techniques d'orchestration utilisant des modes de jeu particulier, des sonorités inattendues et complexes. Face à cette fragilité seront distillés des gestes violents, bruts et plus à nu.

Cette tension se décline également au sein de mes réflexions sur l'hétérogénéité musicale. Ainsi, l'instrumentation proposée s'inscrit dans cette idée  : associer des instruments électriques (guitare électrique, basse fretless) avec des sources acoustiques. Cette nomenclature permet également de poser certaines tensions esthétiques – avec l'utilisation d'influences de musiques actuelles par exemple. L'hétérogénéité résultante est un moyen d'ancrer l'écriture instrumentale dans une contemporanéité assumée reflétant des problématiques politiques qui sont présentes dans l'œuvre de Büchner – par exemple la question du vivre ensemble ou encore le rapport entre l'homme et son territoire. En tentant de se frayer un chemin torturé dans l'esprit de Woyzeck, la temporalité de l’opéra sera hypnotique et construite sur une itération obsédante.

L'écriture vocale est complémentaire de l'écriture instrumentale et évoluera par moments en parfaite autonomie. Elle se caractérise à la fois par des lignes mélodiques simples, qui expriment une prosodie tout en fragilité et par une écriture polyphonique plus abstraite et intime. Le traitement vocal, introspectif, contraste avec l'environnement instrumental.

L'écriture opératique doit quant à elle être remise en question, en lien étroit avec le librettiste et le metteur en scène. Se pose alors la question centrale de l'incarnation des personnages et du cadre formel de l'œuvre. Ainsi, dans la nomenclature vocale proposée, les indications de personnage sont volontairement absentes : aucun rôle n’est associé à un chanteur. Je souhaite retranscrire au sein du dispositif vocal l'idée du cas isolé par rapport à la société en questionnant l'incarnation des personnages. Elle devient une sorte de projection en ombres au sein du cadre abstrait de l’écriture vocale décrite précédemment. Ainsi, le concept même de personnage se retrouve dilué dans une indétermination progressive des identités ; le chœur ainsi formé incarnant le réceptacle d'une démence collective.

Formellement, le travail à partir des fragments originaux de Büchner est propice à la réflexion génétique de l’œuvre : en montrant à la fois les choix effectués dans le processus d'écriture, et la manière dont ces choix se sont opérés, à l’instar des deux côtés d’une tapisserie. L’échange permanent avec le dramaturge et le metteur en scène sont ici extrêmement précieux pour aboutir à une forme artistique singulière.